Aug 132015
 

Les Echos publient ce matin la nouvelle contribution du Cercle de Bélem, que j’ai créé avec Pierre Bentata et qui regroupe des intellectuels européens dontDemosthenes Davvetas et Pepa Montag. Nous nous exprimons cette fois-ci sur la question migratoire européenne.

(http://m.lesechos.fr/idees-debats/le-libre-echange-seule-politique-migratoire-efficace-021255697322.htm)

Lampedusa, Vintimille, le mur hongrois et aujourd’hui Eurotunnel. Autant de lieux où les valeurs de l’Europe se confrontent directement à la réalité de l’immigration. Pour un Européen, la liberté de mouvement s’est concrétisée dans l’abolition des frontières. Employés et employeurs sont libres d’unir leurs efforts dans le pays de leur choix, quel que soit leur passeport. Pour l’étranger, en revanche, tout cela se passe au-delà des barrières, des barbelés, des douanes et de la bureaucratie. Et, comme lui, nous pouvons légitimement nous demander ce que signifient les valeurs européennes si elles ne s’appliquent qu’à ceux qui ont la chance d’être nés du bon côté. Car, c’est une évidence, ce sont les moins chanceux qui migrent et affrontent les obstacles pour atteindre les pays libres.

La vague d’immigration actuelle n’a donc rien d’étonnant ! Les disparités économiques, combinées à l’instabilité politique post-printemps arabe, à l’émergence de l’Etat islamique, à l’Ebola et au terrorisme au Maghreb poussent les populations d’Afrique et du Moyen-Orient à tenter leur chance pour gagner l’Europe. Selon The Migrants Files, près de 400 migrants meurent chaque mois en Méditerranée. En 2014, 219.000 personnes ont effectué la traversée, dix fois plus qu’en 2012. Face à ce raz-de-marée, les hommes politiques ont multiplié les propositions absurdes ou inefficaces. Certains ont condamné les Etats côtiers, en première ligne devant cette catastrophe humanitaire. D’autres ont proposé de participer à la construction de postes frontières dans les pays d’origines et d’aider au démantèlement des organisations de passeurs. Mais tenter d’endiguer l’immigration en s’attaquant aux passeurs ou aux frontières revient à traiter le symptôme et non le mal. Pour le comprendre, il suffit de penser au coût total de l’immigration pour un immigré. Le paiement du passeur – quelques milliers d’euros – n’est qu’une infime fraction de la dépense. Le véritable coût est ailleurs, dans tout ce qu’il faut abandonner : famille, foyer, amis, souvenirs. A cela s’ajoute le risque de mourir en chemin. Et pourtant, le nombre d’immigrés ne cesse d’augmenter. Cela signifie deux choses : d’abord les choses vont de plus en plus mal chez eux ; ensuite la valeur qu’ils accordent au fait de vivre en Europe surpasse la peine et la crainte de quitter leur pays et de risquer leur vie. En d’autres termes, les immigrés illégaux sont près à nombre de sacrifices pour passer les frontières parce qu’ils accordent une valeur presque infinie au fait de vivre en Europe.

Dans ce contexte, aucune proposition visant à augmenter le coût direct de l’immigration ne saurait être efficace ; le bénéfice demeurant toujours plus élevé. Ainsi, démanteler les réseaux de passeurs, élever des barrières, laisser les naufragés mourir ne sont que des solutions de court terme, qui accroissent le coût du passage sans changer le problème lui-même. Comme souvent, les propositions politiques demeurent inefficaces, car les décideurs peinent à comprendre que les hommes sont rationnels. Pour être viables, les politiques migratoires doivent augmenter le coût d’opportunité de l’immigration, c’est-à-dire le coût que représente le fait de quitter son pays sur le long terme. Or, ce coût augmente à mesure de la stabilité politique, des opportunités économiques et de l’amélioration des perspectives d’avenirs pour les générations suivantes. Bien sûr, l’Europe ne peut pas directement mettre en place des politiques économiques dans les pays étrangers. Elle n’en a ni le droit ni les moyens. Pour autant, il existe des solutions économiques. L’Europe pourrait, par exemple, diminuer progressivement et fortement les barrières douanières et les subventions à son secteur agricole. Ce faisant, la demande européenne de produits agricoles se tournerait vers les pays les plus pauvres – d’où viennent la majorité des immigrés. Cette nouvelle manne stimulerait la croissance et l’emploi et augmenterait les revenus des agriculteurs, majoritaires dans ces pays. Du point de vue local, la situation serait meilleure, rendant plus complexe le choix de quitter le pays. Du point de vue européen, les revenus supplémentaires des agriculteurs étrangers entraîneraient une augmentation de la demande étrangère pour les produits européens à forte valeur ajoutée, si bien que l’effet économique resterait neutre, si ce n’est positif.

Voici la leçon fondamentale : si nous craignons les immigrés, nous devons favoriser le développement économique de leur pays d’origine et cela passe par l’abolition des frontières économiques. Pour limiter l’immigration, il ne faut donc pas élever de nouvelles barrières mais détruire celles qui demeurent !

 

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